Her

États-Unis (2014)

Genre : Anticipation, Romance

Écriture cinématographique : Fiction

Lycéens et apprentis au cinéma 2021-2022

Synopsis

Los Angeles, dans un futur proche. Theodore Twombly, un homme sensible au caractère complexe, est inconsolable suite à une rupture difficile. Il fait alors l’acquisition d’un programme informatique ultramoderne, capable de s’adapter à la personnalité de chaque utilisateur. En lançant le système, il fait la connaissance de ‘Samantha’, une voix féminine intelligente, intuitive et étonnamment drôle. Les besoins et les désirs de Samantha grandissent et évoluent, tout comme ceux de Theodore, et peu à peu, ils tombent amoureux…

Distribution

Joaquin Phoenix : Theodore Twombly
Scarlett Johansson : Samantha, l’intelligence artificielle (voix)
Amy Adams : Amy, la meilleure amie de Theodore
Rooney Mara : Catherine, l’ex femme de Theodore
Chris Pratt : Paul, le collègue de Theodore
Olivia Wilde : Amelia, la rencontre de Theodore
Matt Letscher : Charles, le mari d’Amy
Luka Jones : Mark Lewman
Kristen Wiig : Sexy Kitten

Générique

Réalisation : Spike Jonze
Scénario : Spike Jonze
Direction artistique : K. K. Barrett
Décors : Austin Gorg
Costumes : Casey Storm
Photographie : Hoyte Van Hoytema
Montage : Jeff Buchanan et Eric Zumbrunnen
Musique : Arcade Fire
Production : Megan Ellison et Vincent Landay
Durée : 2h06

Autour du film

Économie libidinale

Spike Jonze a reçu l’Oscar du meilleur scénario pour ce film, c’est une des rares statuettes qui n’ait pas été stupidement attribuée cette année –rien d’inhabituel, pas de quoi s’énerver… Mais Her est bien davantage qu’un récit astucieux inspiré par la dépendance croissante des humains envers leurs outils numériques et une habile composition dramatique. Sa réussite est surtout le fruit de sa mise en scène, mise en scène dont fait partie l’interprétation de l’excellent Joaquin Phoenix.

C’est la réalisation de l’auteur de Dans la peau de John Malkovich, sa fluidité élégante, son refus de souligner les moments particulièrement étranges, sa générosité à ne pas capitaliser sur des effets (comiques, fantastiques, «lourds de sens») pour au contraire toujours privilégier un mouvement en avant, qui permet à Her de dépasser le brio rusé de son script et le joli coup de l’idée qui l’inspire.

C’est ce qui lui permet de faire lever comme par inadvertance des questions, qui sont comme autant d’envols légers mais bien présents. Il s’agit bien sûr d’abord de ce qui constitue les sentiments entre les êtres et de ce qui en assure la fermeté dans un environnement qui a de toute façon abdiqué l’opposition frontale entre vrai et faux –ce que rappelle, sans en faire une affaire, le métier de Theodore.

Peu à peu sont rendus perceptibles les mécanismes de ce qu’on appelle pompeusement l’économie libidinale, cet échafaudage complexe auquel nul n’échappe et grâce auquel se construit et se maintient une relation. La singularité du partenaire permet ici de donner une version épurée de questions aussi vieilles que l’humanité: qu’est-ce donc qu’on aime chez l’autre? Qu’est-ce qu’il ou elle aime en moi? Et de quoi chacun a-t-il besoin pour continuer d’aimer?

Question qui ne se limite bien sûr pas à «l’autre» du couple, du duo amoureux, mais s’élargit volontiers à l’ensemble des rapports entre les êtres –pas forcément humains? A certains égards, Samantha est plus proche d’une amie d’enfance, ou d’un animal de compagnie, que d’une compagne. Et s’immisce également l’interrogation sur l’origine et la légitimité de cette exigence de l’exclusivité, de cette pulsion possessive si généralement associée chez les humains au sentiment amoureux.

Mais ces questions qui naissent sous les pas des tribulations de Theodore et Samantha portent aussi sur des enjeux de représentations, sur la manière dont chacun(e) construit, ou projette sur un(e) autre des images qui lui conviennent, et sur ce qui se joue dans la demande de correspondre à cette image, dans le croisement de ces demandes.

« À toi, et pas à toi »

Ces enjeux sont aussi des enjeux de cinéma. Au-delà des bonnes vieilles histoires de fantôme, au-delà du cher mais finalement grossier homme invisible et des créatures d’un autre monde, il s’agit bien de rendre sensible, par son absence même, la présence efficace d’un personnage de fiction. Et, simultanément, de magnifier les puissances propres à la voix comme ressources d’incarnation dans le visible.

Des films ont déjà joué avec un personnage central qui n’apparaissait jamais, exemplairement la manipulatrice Addie Roth dans Chaînes conjugales de Joseph Mankiewicz. Mais jamais n’a été aussi explicitement érigée cette invisibilité, cette absence de corps sensible en source d’émotion et de désir jouant avec les éléments mêmes du cinéma –le visible, la présence physique.

Toujours aussi bêtes, les Oscars n’ont pas voulu de la nomination de Scarlett Johansson (la voix de Samantha) au motif qu’elle n’apparaît pas à l’écran –c’est pourtant un des meilleurs rôles de cette actrice, qui a de nombreuses excellentes performances à son actif. En parfaite synchronie avec la présence –juste et intense– de Joaquin Phoenix, elle rend sensible de manière extrême ce qui fait la magie, l’étrangeté, la richesse accueillante aux autres (aux spectateurs) d’un véritable travail d’acteur.

C’est-à-dire de quelqu’un qui, comme Samantha à Theodore, pourrait dire à tous ceux qui se projettent sur elle «Je suis à toi, et pas à toi». François Truffaut, de Jules et Jim à La Femme d’à côté, n’aura cessé d’essayer de faire entendre que c’est la formule même de l’amour, de l’être-ensemble, et aussi du cinéma.

Cette affaire là, si elle se raconte plus aisément autour d’une histoire d’amour, ne concerne pas «seulement» cette situation. Her a beau être centré sur une relation à deux, celle-ci est très activement inscrite dans un environnement, une collectivité.

La conception de cette cité à peine futuriste, monde sans aspérités (et sans voitures), environnement ni horrible ni idyllique, juste aseptisé et décorativement fonctionnel, est une des réussites discrètes du film, typique de sa manière de prendre de biais les signes et les symboles, ultra-modernité soft et solipsiste à laquelle fait très judicieusement écho la musique d’Arcade Fire. Et c’est en réussissant à faire sentir les échos multiples, collectifs, que mobilise aussi cette romance très singulière, que Spike Jonze parvient à libérer toute la puissance d’émotion et d’intelligence de son film.

Jean-Michel Frodon, Slate.fr

Vidéos

Trois petites pièces de musique, par Bernard Benoliel

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Pistes de travail

Portée philosophique

Pour l’essayiste Ariane Nicolas, le film Her montre le piège de l’idéal transhumaniste. L’humain peut croire échapper à son humanité par la technologie, mais c’est une impasse. « En tombant amoureux d’un logiciel, le héros pensait s’épargner la souffrance à laquelle une relation avec une personne humaine l’aurait exposé. Le réalisateur du film […] suggère, comme Nietzsche, que la souffrance au contraire est l’expérience indispensable qui atteste de notre singularité en tant qu’êtres humains. Seul un être véritablement incarné est capable d’éprouver des émotions sincères et donc, in fine, de prendre conscience qu’il existe. »

Bonheur ordinateur

Clippeur émérite, Spike Jonze a fait un grand splash au cinéma dès son premier essai avec Dans la peau de John Malkovich, comédie absurde en même temps que drame grinçant où le rire et le malaise se mêlaient de manière assez magistrale. Malkovich Malkovich ? S’il y a de très bonnes raisons de pouffer devant le premier long métrage de Jonze, il y a aussi une blessure béante en ses personnages qui préféraient vivre par procuration dans la peau d’un autre plutôt que de moisir dans leur peau à eux. Si Dans la peau de John Malkovich est drôle, il est aussi terriblement cruel. Ce malaise dans le monde, cette amertume des héros désenchantés se retrouvent dans les films suivants du cinéaste. Mais à chaque fois, l’univers semble plus doux, moins violent – en apparence. Adaptation. reste dur mais il ressemble moins à un vertigineux mauvais rêve que Malkovich, tandis que Max et les Maximonstres est vrai-faux film pour enfants finalement assez déprimant. Sous les peluches, le cafard. Her suit la même direction, et l’hésitation n’est plus, cette fois, entre rire et malaise comme dans Malkovich, mais entre le malaise et une atmosphère encore plus douce, toujours plus cotonneuse; comme si les personnages de Jonze ne pouvaient se défaire de ce mal-être, dans le cauchemar de son premier film comme dans la romance de son dernier long.

Dans la peau de John Malkovich était sombre, chaotique, étouffant, écrasant, avec ses demi-étages et ses trips claustrophobes. Her est en apparence doux comme un agneau, lisse comme un bel écran neuf, le trou noir de l’esprit de Malkovich a laissé place à de chaleureuses lumières roses et rouges. Le modeste Theodore Twombley (interprété par un Joaquin Phoenix remarquable) vit presque comme les hikikomori japonais qui restent cloitrés chez eux, coupés du monde. Sauf que Theodore sort, a des amis, c’est simplement son histoire d’amour qui est une histoire d’enfermement: il tombe amoureux de la voix de son ordinateur. La première surprise du scénario est que ceci ne semble pas… si surprenant. Il y a une douce tristesse dans ce personnage qui trouve l’amour où il peut, dans une ville légèrement futuriste où, de toute façon, tout le monde a l’air de parler tout seul dans la rue, accroché à une oreillette. Saluons à ce sujet le magnifique travail de la direction artistique qui, en de subtils détails, parvient à rendre ce monde futuriste plus palpable et concret que bien des films de SF à budget géant.

Ville futuriste, mais questions tout à fait actuelles. Jonze n’en est pas à juger l’amour virtuel de son héros. Au contraire, cet amour est beau, vivant, exalté, sensible comme les réminiscences amoureuses de Theodore montrées en quelques montages muets. Her parle plutôt de la fragilité des liens humains comme de la mémoire numérisée, de la façon dont un sentiment extraordinaire peut naitre en un échange sur le net, de ce que l’on est prêt à projeter – le béguin de Theodore ne serait pas si différent aujourd’hui s’il parlait à une « vraie » personne sur un chat ou un site de rencontre. Mais Jonze pousse cet exemple jusqu’à l’abstraction – une amoureuse qui ne serait qu’un programme informatique. La question de vivre ou pas par procuration comme dans Malkovich appartient au passé, tout cela est accepté. Amy Adams (géniale et méconnaissable) semble incarner un prolongement du personnage de Cameron Diaz qui aurait finalement, et si l’on peut dire, bien tourné. On se projette évidemment dans les jeux vidéos, on arrive aussi à faire l’amour sans pénétrer qui que ce soit. Cette résignation parfaitement assumée, volontaire, participe à l’étrange beauté de Her, concentré de profonde mélancolie teinté de rose layette.

par Nicolas Bardot

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