Los Silencios

Brésil, Colombie, France (2019)

Genre : Drame, Fable politique

Écriture cinématographique : Fiction

Lycéens et apprentis au cinéma 2021-2022

Synopsis

Nuria, 12 ans, Fabio, 9 ans, et leur mère Amparo arrivent dans une petite île au milieu de l’Amazonie, à la frontière du Brésil, de la Colombie et du Pérou. Ils ont fui le conflit armé colombien, dans lequel leur père a disparu. Un jour, celui-ci réapparait dans leur nouvelle maison. La famille est hantée par cet étrange secret et découvre que l’île est peuplée de fantômes.

Distribution

Marleyda Soto : Amparo
Enrique Diaz : Adam
Maria Paula Tabares Peña : Nuria
Adolfo Savilvino : Fabio

Générique

Réalisation : Beatriz Seigner
Scénario : Beatriz Seigner
Production : Beatriz Seigner (Miriade Filmes, Brésil), Leonardo Mecchi (Enquadramento Produçoes, Brésil), Thierry Lenouvel (Ciné-Sud Promotion, France), Daniel Garcia (Diafragma, Colombie)
Image : Sofia Oggioni
Montage : Renata Maria, Jacques Comets
Musique : Nascuy Linares
Son : Gustavo Nascimento, Fernando Henna, Daniel Turini, Jean-Guy Véran
Décors : Marcela Gomez
Durée : 1h30

Autour du film

Les fantômes de la guerre civile colombienne

Ces fantômes ne portent pas de suaires, ils ne sont pas effrayants et ils se mêlent de la vie quotidienne. En résumé, ils occupent la place qui serait normalement la leur si leur pays, la Colombie, n’était pas ravagé par une guerre civile qui leur a volé leurs vies.

Quand elle arrive dans ce village frontalier avec le Brésil, Amparo (Marleyda Soto) est accompagnée de ses deux enfants, Nuria (Maria Paula Tabares Pena) une adolescente d’environ 13 ans, et son frère Fabio (Adolfo Savinvino), qui entre en CM2. On n’y aime pas les déplacés et bien qu’elle compte de la famille dans le village, elle a du mal à y faire sa place, surtout sans argent. Son mari a disparu après avoir protesté contre une injustice et pourtant, il participe à la vie quotidienne.

Ces manifestations de l’au-delà n’ont aucune apparence surnaturelle et ont tout naturellement pris leur place dans la vie quotidienne. Quand un promoteur projette d’exploiter la pauvreté des habitants du village en rachetant leurs terres pour un prix de misère, c’est aux morts que l’on demande leur avis. Mais qui est vivant, et qui est mort ? Les apparences peuvent tromper.

L’image du film est très belle, le récit parfaitement maîtrisé ne joue jamais la carte du mystère. Beatriz Seigner convoque les morts pour leur rendre une place qu’ils n’auraient jamais du perdre. Elle le fait avec tendresse et un brin de malice. La dernière scène, magnifique et révélatrice, introduit chez le spectateur un questionnement qui dépasse le drame des Colombiens.

Fable politique

Cette fable politique mêlant surnaturel et protestation sociale est portée avec beaucoup de délicatesse par deux femmes, la réalisatrice Beatriz Seigner et la principale interprète, Marleyda Soto. Sur la scène de la Quinzaine des Réalisateurs, la première a dédié le film à toutes les victimes de la guerre civile colombienne, alors que la comédienne a remercié le comité de sélection d’avoir laissé s’exprimer le cinéma latino américain. Entre larmes et sourire, leur détermination à dénoncer le martyre de leur pays a ému la salle entière.

Pistes de travail

Présentation du film par la cinéaste Beatriz Seigner

Les accords de paix ont marqué un tournant historique dans l’histoire de la Colombie. Mais ils ont aussi, pour ma part, mis sur table la question qu’on se pose tous : peut-on pardonner au meurtrier de son père, de son fils, de son frère ? Le film fait écho à deux questions fondamentales pour moi : comment survit-on après avoir perdu un être cher et peut-on pardonner à ceux qui nous l’ont pris ? En termes de mise en scène, ces questions impliquaient de ne pas être dans l’emphase, de ne faire aucun travelling, d’utiliser la musique a minima – qu’on entend juste au début et à la n du film. Tout le reste repose sur des sons organiques et naturels : l’eau, le vent, le coassement des grenouilles, le bruissement des feuilles, du bois…

Nous avons tourné à la frontière entre le Brésil, le Pérou et la Colombie, plus précisément sur une petite île baptisée « la isla de la fantasia ». Cette île est envahie par les eaux quatre mois par an et refait surface comme par magie le reste du temps. L’inspiration du film vient tant des histoires personnelles et collectives que de cette île elle-même, si singulière, et des sensations qu’elle m’a communiquées. Je m’y suis rendue et j’ai commencé à interroger les habitants de l’île. J’ai demandé aux enfants ce qu’ils faisaient après l’école, comment était leur vie… Des questions banales. Mais j’en ajoutais toujours une dernière : « de quoi avez-vous peur ? ». Et là, tout le monde m’a parlé des fantômes de l’île, qu’ils évoluaient parmi les vivants et que par- fois ils entraient dans leur corps pour les amener à faire de mauvaises choses. Ces fantômes semblaient les effrayer mais ils les avaient acceptés, ils vivaient avec eux. Les habitants de l’île viennent de diverses tribus mais ils partagent une sensibilité particulière avec les cultures indigènes. La présence des fantômes est bien réelle pour eux. Ils s’entretiennent avec eux, leur posent des questions, leur demandent conseil, leur offrent des cadeaux.

Notre idée était de suivre les mouvements de l’Amazone, la crue et décrue. Et nous l’avons appliquée au lm lui-même, c’est-à- dire que nous voulions qu’il y ait une interaction entre la réalité et le fantastique, que la réalité soit parfois immergée et que sa perception puisse être transcendée. Ce lm, je l’ai toujours vu comme un lm où le sensoriel avait une place concrète, tout comme les fantômes ont une place concrète dans cette région insulaire.

Avec Marcela Gomez, la directrice artistique du film, nous avons choisi de rendre les fantômes qui habitent l’île de plus en plus luisants et colorés à mesure que le film avance, et leurs manifestations visuelles sensibles et étranges mais pas effrayantes. La mort n’est pas synonyme de couleur noire dans toutes les cultures. En Amazonie, on porte souvent des couleurs fluo sur soi. J’ai aussi entendu dire que dans plusieurs cultures indigènes on prête à un certain breuvage des vertus hallucinogènes : ceux qui le boivent voient des couleurs fluorescentes envahir le monde qui les entoure. Ils voient ce qui n’est pas accessible au monde du visible. Nous avons pensé que ça pouvait être un élément intéressant à intégrer, visuellement et narrativement.

Les séquences d’assemblée, je ne les ai pas inventées, ce sont les habitants de l’île qui m’ont parlé de leurs réunions et je suis donc venue avec ma caméra. Les villageois parlent avec leurs mots. Je ne voulais pas travestir la situation, mais en être le témoin silencieux. Cette île a un fonctionnement social précis et élaboré. On ne prend pas les décisions seul mais en collectivité. Les habitants se réunissent au minimum une fois par semaine pour débattre et voter. Partout où vous allez en Colombie, vous trouvez ce genre d’organisation sociale participative. Pour la séquence de l’assemblée des morts, là encore, nous ne voulions rien écrire mais laisser libres les mots de ceux qui avaient souffert de la guerre. Aucun acteur ne peut atteindre ce degré de vérité. Il y avait dans la pièce un ancien colonel des Farc qui avait fait de la prison, des victimes de la guérilla, des pères, des mères, des frères et des sœurs endeuillés, un ancien paramilitaire. Personne ne connaissait le passé des uns et des autres et pour la première fois, chacun s’écoutait. C’était si fort que j’ai laissé tourner et tourner encore la caméra. L’expérience de l’écoute était intense.

Expériences

Entretien avec la réalisatrice

Vous vivez au Brésil. Comment est née cette histoire de famille et de fantômes liée à la Colombie ?

Un jour, une amie colombienne m’a raconté une histoire folle à propos de son enfance. Elle a quitté la Colombie après avoir appris la mort de son père, elle s’est installée au Brésil… et elle y a retrouvé son père. J’étais tellement connectée à son récit que j’avais des images dans la tête, c’était mouvant, vivant, j’en rêvais même la nuit ! Donc j’ai commencé à écrire par bribes et flashs quelques scènes. Je me suis mise ensuite à enquêter et j’ai découvert que l’immigration colombienne était l’une des plus importantes au Brésil, surtout depuis 2006. En effet, quand Lula était Président, les lois concernant les réfugiés ont changé. Il les a assouplies afin que ces populations puissent avoir du travail, un logement, un salaire minimum. En bateau, on peut aller du Brésil à la Colombie en trois jours, le facteur géographique compte, les frontières sont étanches. J’ai rencontré plus de 80 familles colombiennes immigrées et je me suis aperçue que l’histoire de mon amie n’était pas un cas particulier, que d’autres familles colombiennes la partageaient. Ça a été un choc.

Où avez-vous tourné ?

Nous avons tourné à la frontière entre le Brésil, le Pérou et la Colombie, plus précisément sur une petite île baptisée « la isla de la fantasia ». Cette île est envahie par les eaux quatre mois par an et refait surface comme par magie le reste du temps.

Vous vous êtes nourrie de l’histoire des autres pour écrire ce film, pourtant il semble y avoir une résonance intime…

J’ai en effet repensé à ma propre enfance. Mon père a dû vivre caché une partie de sa vie et je ne savais pas où… Parfois, il venait me chercher à la sortie de l’école. J’essayais de ne jamais imaginer l’endroit où il vivait reclus. J’avais du mal à en parler aux autres, c’était très effrayant pour moi. Quand j’ai écrit le scénario, ces souvenirs sont réapparus, et j’ai compris pourquoi une part de moi était si profondément touchée par ces récits que j’avais entendus.

Le processus d’écriture a-t-il été long ?

J’ai commencé à écrire en 2009. A cette époque, le scénario était très différent, j’envisageais de jouer notamment davantage avec la frontière réalité/fiction. Puis des amis m’ont parlé de cette île amazonienne. Je m’y suis rendue et j’ai commencé à interroger les habitants de l’île. J’ai demandé aux enfants ce qu’ils faisaient après l’école, comment était leur vie… Des questions banales. Mais j’en ajoutais toujours une dernière : « de quoi avez-vous peur ? ». Et là, tout le monde m’a parlé des fantômes de l’île, qu’ils évoluaient parmi les vivants et que parfois ils entraient dans leur corps pour les amener à faire de mauvaises choses. Ces fantômes semblaient les effrayer mais ils les avaient acceptés, ils vivaient avec eux. Les habitants de l’île viennent de diverses tribus mais ils partagent une sensibilité particulière avec les cultures indigènes. La présence des fantômes est bien réelle pour eux. Ils s’entretiennent avec eux, leur posent des questions, leur demandent conseil, leur offrent des cadeaux. À ce moment-là, j’ai décidé de reprendre le scénario, j’ai écrit une nouvelle version, très différente des premières ébauches, inspirée par ces histoires de croyances. Le processus d’écriture en définitive aura été très long parce que mes sources d’inspiration ont été nombreuses. Elles viennent tant des histoires personnelles et collectives que de cette île elle-même, si singulière, et des sensations qu’elle m’a communiquées.

C’est un film sensible et sensoriel où des éléments surnaturels infusent dans la réalité et la nature…

Nous avons tout de suite eu une idée : suivre les mouvements de l’Amazone, la crue et décrue. Et nous l’avons appliquée au film lui-même, c’est-à- dire que nous voulions qu’il y ait une interaction entre la réalité et le fantastique, que la réalité soit parfois immergée et que sa perception puisse être transcendée. Ce film, je l’ai toujours vu comme un film où le sensoriel avait une place concrète, tout comme les fantômes ont une place concrète dans cette région insulaire.

Il y a aussi une dimension politique évidente.

Pendant l’écriture du scénario, je suivais de très près les accords de paix en Colombie. Lorsqu’ils ont été signés, le soulagement était immense. Ils marquent un tournant historique. Mais ils ont aussi, pour ma part, mis sur table la question qu’on se pose tous : peut-on pardonner au meurtrier de son père, de son fils, de son frère ? Quand je vois la capacité d’absolution de ces familles colombiennes, je suis très émue. Et si pardonner est très dur, c’est vivre ensemble qui importe pour avancer. C’est bouleversant et courageux. Que personne ne soit au courant de ces histoires au Brésil me consterne. Le Brésil est un pays exclusivement tourné vers les Etats-Unis et l’Europe, il déconsidère ses voisins. Nous avons pourtant de nombreux points communs avec les autres cultures latino- américaines. Il s’agit seulement d’ouvrir les yeux, d’oser se regarder et se tendre la main. J’avais envie de rendre accessibles aux Brésiliens des récits qu’ils ignorent.

Los Silencios est un drame mais toute forme de misérabilisme est bannie.

Ces femmes, ces hommes et ces enfants sont dignes, et ce n’est pas parce que leurs conditions de vie sont difficiles qu’ils doivent avoir honte. Ils se battent pour l’éducation de leurs enfants, pour les nourrir et les vêtir… Le seul regard qu’on peut poser sur eux, c’est un regard empreint d’amour et de sincérité. Le film fait écho à deux questions fondamentales pour moi : comment survit-on après avoir perdu un être cher et peut-on pardonner à ceux qui nous l’ont pris ? En termes de mise en scène, ces questions impliquaient de ne pas être dans l’emphase, de ne faire aucun travelling, d’utiliser la musique a minima – qu’on entend juste au début et à la fin du film. Tout le reste repose sur des sons organiques et naturels : l’eau, le vent, le coassement des grenouilles, le bruissement des feuilles, du bois …

À l’image, des couleurs fluorescentes s’invitent et tranchent avec le reste du paysage. Quels sont les symboles derrière leur usage ?

En Amazonie, on porte souvent des couleurs fluo sur soi. J’ai aussi entendu dire que dans plusieurs cultures indigènes on prête à un certain breuvage des vertus hallucinogènes : ceux qui le boivent voient des couleurs fluorescentes envahir le monde qui les entoure. Ils voient ce qui n’est pas accessible au monde du visible. Nous avons pensé que ça pouvait être un élément intéressant à intégrer, visuellement et narrativement. Avec Marcela Gomez, la directrice artistique du film, nous avons choisi de rendre les fantômes qui habitent l’île de plus en plus luisants et colorés à mesure que le film avance, et leurs manifestations visuelles sensibles et étranges mais pas effrayantes. La mort n’est pas synonyme de couleur noire dans toutes les cultures.

La vie et la mort sont au centre de deux séquences de prise de parole en groupe, deux séquences d’assemblées villageoises …

La première assemblée, c’est l’assemblée des vivants où sont discutés les enjeux sociaux, la seconde, c’est l’assemblée des morts. La première est un lieu de prise de parole, la seconde est un lieu d’écoute. Ces séquences, je ne les ai pas inventées, ce sont les habitants de l’île qui m’ont parlé de leurs réunions et je suis donc venue avec ma caméra. Les villageois parlent avec leurs mots. Je ne voulais pas travestir la situation, mais en être le témoin silencieux. Cette île a un fonctionnement social précis et élaboré. On ne prend pas les décisions seul mais en collectivité. Les habitants se réunissent au minimum une fois par semaine pour débattre et voter. Partout où vous allez en Colombie, vous trouvez ce genre d’organisation sociale participative. Pour la séquence de l’assemblée des morts, là encore, nous ne voulions rien écrire mais laisser libres les mots de ceux qui avaient souffert de la guerre. Aucun acteur ne peut atteindre ce degré de vérité. Il y avait dans la pièce un ancien colonel des Farc qui avait fait de la prison, des victimes de la guérilla, des pères, des mères, des frères et des sœurs endeuillés, un ancien paramilitaire. Personne ne connaissait le passé des uns et des autres et pour la première fois, chacun s’écoutait. C’était si fort que j’ai laissé tourner et tourner encore la caméra. L’expérience de l’écoute était intense.

Comment avez-vous composé le casting du film ?

J’ai travaillé sur le casting avec Catalina Rodriguez et Carlos Medina, ils m’ont aidée à trouver les acteurs et à faire les répétitions avec eux. Enrique Diaz, qui joue le père, est un comédien de théâtre incroyable. Je voulais travailler avec lui. Je n’imaginais personne d’autre dans le rôle de ce père fantomatique. Marleyda Soto, qui joue la mère, est aussi une grande actrice. Elle défie tous les stéréotypes. Son interprétation est magistrale. Dès la première prise, elle a été parfaite. Pour les enfants, nous avons cherché dans les environs du lieu de tournage. Maria Paula Tabares Peña, qui joue Nuria, habite l’île. Dès que je l’ai vue, j’ai fondu, j’étais fascinée par ses grands yeux noirs, son air suspicieux. Adolfo Savilvino, qui joue Fabio, a été un peu plus compliqué à trouver. Nous cherchions un enfant à la fois naïf et frondeur. Nous sommes allés visiter une école publique et avons demandé à rencontrer les enfants les plus turbulents. C’est là que Fabio est arrivé. Le courant est tout de suite passé. La manière dont Fabio s’est pris au jeu était intense. Il était très vif, très éveillé. Il était en immersion dans le film, immédiatement.

Y a-t-il des films qui vous ont inspirée ?

Je suis particulièrement sensible au cinéma asiatique. Je crois qu’il y a des ponts importants entre l’Asie et l’Amérique Latine. J’aime le cinéma de Jia Zhangke par exemple, et ce film merveilleux de Zhang Hanyi, produit par Jia Zhangke me semble-t-il, qui s’appelle Life After Life. Los Silencios y fait référence de manière presque inconsciente. J’ai aussi été inspirée par les films de Tsai Ming-liang et Apichatpong Weerasethakul, pour leur atmosphère et leur représentation de la nature. Mais aussi, hors d’Asie, par Lucrecia Martel pour le travail sur le son, par John Cassavetes pour les improvisations avec les acteurs, et par Paris-Texas de Wim Wenders pour la scène de la mère et du fils.