Qui vive

France (2014)

Genre : Drame

Écriture cinématographique : Fiction

Prix Jean Renoir des lycéens 2014-2015

Synopsis

Retourné vivre chez ses parents, Chérif, la trentaine, peine à décrocher le concours d’infirmier. En attendant, il travaille comme vigile. Il réussit malgré tout les écrits de son concours et rencontre une fille qui lui plaît, Jenny… Mais au centre commercial où il travaille, il perd pied face à une bande d’adolescents désoeuvrés qui le harcèlent. Pour se débarrasser d’eux, il accepte de rencarder un pote sur les livraisons du magasin. En l’espace d’une nuit, la vie de Chérif bascule…

Distribution

Chérif : Reda Kateb
Jenny : Adèle Exarchopoulos
Abdou : Moussa Mansaly
Dedah : Rashid Debbouze
Claude Gilles : Serge Renko
L’enquêteur : Alexis Loret
Djim : Hassan N’Dibona
Walid : Mohamed Mouloudi
La mère de Chérif : Akéla Sari
Fred : Guillaume Verdier
Mickaël : Adrien Ruiz
Steve : Steve Tientcheu

Générique

Durée : 1h23

Réalisation : Marianne Tardieu
Scénario : Nadine Lamari, Marianne Tardieu

Image : Jordane Chouzenoux
Son : Nicolas Paturle, Julien Roig, Matthieu Langlet
Montage : Thomas Marchand
Musique : Sayem

Pistes de travail

Chérif, un homme déboussolé

Un homme, une banlieue, un dilemme, c’est le principe dramaturgique de Qui vive, récit d’apprentissage à la trajectoire sinueuse. Nous le savons, l’homme est incarné par Reda Kateb qui, par son jeu intérieur tout en nuances, œillades et tics faciaux, donne une idée de la patience qu’il faut à celui-là pour supporter un présent qu’il peine à quitter, faute d’obtenir le sésame qui lui ouvrirait les portes d’une existence meilleure. De fait, sa situation s’enlise, et Chérif se retrouve bientôt face à lui-même, à la croisée des chemins, pressé de prendre des décisions. Il n’est plus vraiment ce qu’on pourrait appeler un être en formation, mais la résistance du réel face à ses attentes le met en danger et en question. Ses doutes (parfaitement légitimes, et certainement moins graves dans un contexte social différent) se trouvent alors exacerbés par son milieu.
Cet homme de trente ans, contraint d’habiter chez ses parents et d’exercer un métier pour lequel il n’est pas fait, a le sentiment de ne pas être à sa place. Le malaise qu’il en éprouve le fragilise et le rend inapte à régler le problème des jeunes qui le persécutent et qui le remettent constamment en place. Cet être courageux, si plein de ressources et d’envies d’émancipation, s’avère soudain démuni, privé de ressort. Sa vision d’avenir se trouble, ses quelques repères vacillent. Sa fonction d’agent de sécurité ne lui apporte aucune protection ; l’autorité qu’il représente demeure une coquille vide. Il n’habite pas le rôle, reste sans cesse en porte-à-faux et n’est jamais qu’un gardien maladroit de la loi, inefficace à déjouer la fraude pratiquée dans le magasin devant lequel il doit passer ses journées.

En quête d’image

Chérif souffre de ne pas trouver dans le regard de ses parents la reconnaissance après laquelle il court. Pire, il les déçoit. La police (scène de la patrouille nocturne) voit en lui et ses amis de possibles délinquants, toujours suspects. Il se sent humilié par les adolescents turbulents du centre commercial, méprisé par son patron (odieusement paternaliste). Lui, si désireux de faire bonne figure et de plaire, perd la face devant Jenny, et finit par renoncer à elle, rongé par l’échec et l’indignité d’avoir cédé à ses démons ; et de se voir ensuite associé à l’image de la violence, à l’idée de la délinquance contre laquelle il lutte depuis le début. Lui, si désireux d’aller de l’avant, a le sentiment amer et cruel d’un retour en arrière.
En quête de respectabilité d’un côté, il se voit rejeté de l’autre par ses propres amis (Abdou en particulier) qui le perçoivent in fine comme un traître, un être coupable de duplicité. Et de complicité, cette fois aux yeux des enquêteurs qui ne croient jamais à son innocence. Cependant, quand on le somme de dire la vérité, Chérif ne trahit pas Dedah, le lascar qui est à la fois la solution et le problème à ses ennuis. Par loyauté et esprit de sacrifice, sans doute. Par dépit et fatalisme, peut-être. Par désir de faire la paix avec son milieu et sa conscience, sûrement. Car en gardant le silence durant sa garde à vue, Chérif refuse d’apparaître comme l’ultime rouage d’une machine à broyer, d’un piège injuste qui sanctionne les plus fragiles (le jeune Djim en l’occurrence davantage victime qu’acteur de l’engrenage de la délinquance). Il entend régler l’affaire à laquelle il a été mêlé malgré lui selon les lois du cœur et de la cité, incompatibles avec celles de la justice républicaine. Lesquelles finiront probablement par « rattraper » le coupable, selon les mots du policier qui procède à l’interrogatoire de Chérif. Chérif est un être exposé, ennuyé, déchiré, à la frontière inconfortable de deux mondes, exerçant par contrainte un droit de passage et de contrôle entre celui d’où il vient et l’autre auquel il aspire, et qu’il défend mal. Il se retrouve ainsi au centre de forces contraires qui exercent une véritable tyrannie sur lui et qui exigent de sa part un visage adapté, à chaque fois différent. Or, à force de faire le grand écart entre tous, il ne sait bientôt plus qui il est. Avec les jeunes où il faut être ferme, il ne réussit qu’à être violent ; devant Jenny lors du concert, il perd son sang-froid au lieu de se comporter avec tact et maturité ; face à ses examinateurs au concours d’infirmier où il doit convaincre, il se montre confus, indécis, encore mal préparé.
Acculé, il accepte donc de pactiser avec le mâle Dedah pour son bien. Il lui demande une protection qui précipite sa chute. Aussi est-ce au prix d’une formidable ellipse et d’une pirouette scénaristique que le réel devient fiction, et que la réalisatrice prend le parti de le relever et de lui offrir de réussir.

Prendre son destin en main

La formule sans trait d’union du titre Qui vive fonctionne comme une injonction à exister, et annonce parfaitement son héros courageux qui ne baisse la garde qu’après avoir été longtemps sur le qui-vive, à l’affût des pièges de son milieu. Décliné dans sa première partie sur le registre de l’illustration naturaliste, le film offre ensuite une belle proposition de cinéma, qui s’affranchit du social (et de sa morale) pour devenir esthétique (et politique). L’espace de la banlieue (fût-elle de province) qu’il nous donne à voir n’est plus seulement pensé comme un repoussoir, un lieu à traverser (les quartiers, à pied ou en bus, où tout paraît loin) ou à occuper à contrecœur (l’intérieur blanc, froid, déshumanisé du centre commercial), mais plutôt comme une géographie dotée d’une perspective (d’avenir) où chacun joue son rôle, adopte une position, se construit un regard.
La réalisatrice se sert des outils du cinéma pour produire une image dense et faire discours. Pour cela, deux scènes, magnifiquement filmées, se font écho : la scène nocturne du drame et sa reconstitution en présence des autorités. Entre les deux, des ressemblances bien sûr, mais surtout des différences scénographiques telles que le point de vue (position des différents « acteurs » dans l’aire de jeu et emplacement de la caméra), le rythme (trajectoire et vitesse de l’action), le silence (jeu des regards et sens des non-dits). Le braquage du camion est filmé de loin et de nuit. Chérif se tient dans l’ombre, à distance du théâtre des opérations, décidé à ne pas intervenir, à n’être que spectateur de la scène. Au moment de la reconstitution, il doit en revanche prend position. Il est invité à se situer, à occuper sa place avec précision. Le drame est alors rejoué au ralenti. Chaque geste est décomposé, expliqué, apprécié par la juge qui cherche à comprendre l’enchaînement des événements qui ont conduit à la mort du jeune Walid. Or, cette fois, Chérif a choisi de ne plus jouer la même comédie, de ne plus poursuivre sur le même registre d’imposture. Il prend les choses en mains et se fait le metteur en scène insoupçonné d’un nouveau théâtre, bien décidé à corriger ses propres errements, et les erreurs de Djim, le complice de Walid.
La cinéaste poserait-elle l’histoire de Chérif comme une hypothèse aux problèmes des banlieues, où les jeunes des quartiers deviendraient les urgentistes de leurs propres maux ? Toujours est-il qu’entre le drame et sa reconstitution, il y a ellipse temporelle. Une parenthèse qui a réhabilité Chérif et qui a fait de lui un apprenti infirmier, un homme nouveau destiné à intervenir pour protéger et soigner les autres. C’est pourquoi dans le silence des regards qui se croisent, Chérif exonère le jeune Djim du poids des poursuites judiciaires (pas du sentiment de culpabilité ni des remords) et lui restitue un peu de la confiance volée à son ami et collègue Abdou. Il réorganise les faits et sauve (peut-être) la vie de l’adolescent qui s’en va, dos à la caméra et à l’espace du drame, poursuivre son chemin ailleurs.

Extrait du dossier pédagogique du réseau Canopé

Outils

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