Spartacus & Cassandra

France (2014)

Genre : Drame familial

Écriture cinématographique : Documentaire

Prix Jean Renoir des lycéens 2014-2015

Synopsis

La situation est déchirante pour Spartacus et Cassandra, frère et sœur de la communauté rom de Seine-Saint-Denis (93), respectivement 13 et 11 ans.
Hébergés dans le cirque-squat bientôt démantelé de Camille, jeune trapéziste de 21 ans, ils doivent choisir entre vivre de mendicité dans la rue avec leurs parents ou habiter en famille d’accueil comme le leur enjoignent les services sociaux…

Distribution

Documentaire avec :
Cassandra Dumitru
Spartacus Ursu
Camille Brisson

Générique

Durée : 1h20

Production : Morgane Production
Producteurs : Samuel Luret, Gérard Lacroix & Gérard Pont
Productrice exécutive : Catherine Rouault
Scénario de : Ioanis Nuguet et Samuel Luret

Réalisé par : Ioanis Nuguet
Image : Ioanis Nuguet
Musique : Aurélie Ménétrieux
Son : Maissoun Zeineddine, Marie Clotilde Chery, Jean-François Briand, Alexandre Gallerand, Marc Nouyrigat
Montage image : Ioanis Nuguet, Anne Lorrière
Montage son : Marc Nouyrigat
Mixage : Frédéric Théry
Direction de production : Albertine Fournier

Autour du film

Article « À Voir À Lire » du 1er septembre 2015, par Jean-Claude Arrougé :

« A un an je marchais…à trois ans mon père était en prison…à quatre ans, je faisais la manche avec ma sœur…à sept ans je suis arrivé en France…à neuf ans j’ai rencontré Camille…à treize ans on m’a fait quitter mon père ». On entend ces phrases prononcées en voix off, par un jeune garçon au générique du documentaire Spartacus et Cassandra. Et très vite nous retrouvons Spartacus, un gamin rom de treize ans, et sa sœur cadette, Cassandra, âgée de dix ans, sous le chapiteau d’un petit cirque qui s’est implanté dans un bidonville rom du « 93 ». Comme tous les enfants, ils jouent au ballon, marchent sur un fil, s’amusent, rient d’un rien. Ils semblent heureux. On apprend qu’ils sont là comme dans une sorte d’Arche de Noé. Le cirque est leur lieu de vie. Ils ont rencontré ici, une jeune trapéziste de 21 ans, Camille, qui les a pris sous sa protection depuis quatre ans.
Mais protégés pourquoi ? En fait, Spartacus et Cassandra ont des parents roms qui se sont révélés, pour la justice française, dans l’incapacité d’assumer leur rôle. Le juge des enfants a décidé de les placer dans une famille d’accueil.

Caméra à l’épaule, le réalisateur Ioanis Nuguet, suit ces enfants et les filme d’abord dans les houleux rapports et confrontations qu’ils ont avec des parents certes aimants mais improbables. On comprend rapidement pourquoi Spartacus et Cassandra sont, en fait, en charge de leurs parents… Le père alcoolique et violent veut garder ses enfants, et n’accepte pas qu’ils soient recueillis par une famille d’accueil. Pour cela il veut, avec sa femme et ses enfants, quitter la France, « ce pays de merde » pour un Eldorado : l’Espagne. La mère, que Spartacus dit « folle », et qui est brutalisée en permanence par son mari, caresse, elle, le rêve de repartir en Roumanie.

Ce documentaire nous plonge dans l’univers douloureux d’enfants roms, écartelés entre un havre de paix qu’est le petit monde d’un cirque et la rue où leurs parents vivent du côté de Saint-Germain-des-Prés. Le cinéaste nous montre Spartacus et sa petite sœur se débattre entre la justice française, qui a demandé à l’Aide Sociale pour l’Enfance de les prendre en charge, sous la protection de Camille, et leurs parents plongés dans le monde de la rue et la communauté des Roms, imprégnée par la religion pentecôtiste. Spartacus exprime fort bien ces contradictions et ce dilemme lorsqu’il dit en voix off « Je vois toujours mes parents dans la merde ». Et d’ajouter « Parfois le paradis me dégoute ». D’ailleurs il pense ne « pas mériter ce bonheur » que Camille offre à sa sœur et lui, en les hébergeant dans une caravane, et ensuite dans une maison en banlieue – alors que leurs parents mendient, végètent et dorment dans la rue.
Ce double portrait réaliste et poétique d’un frère et d’une sœur qui s’adorent est une belle réussite. Spartacus est un jeune garçon pré-adolescent qui joue beaucoup de son regard insondable et malicieux. Il a compris qu’il serait tout seul pour sauver sa peau. Il est espiègle mais cela ne semble pas aller plus loin, même s’il reconnait avoir volé des autoradios à l’âge de dix ans… Savoureuse, à ce sujet, la scène où la principale du collège lui fait ainsi remarquer que sa moyenne générale est de « 3,59 », mais qu’il passera quand même en classe de quatrième. Spartacus semble penser à ce moment là qu’il s’en sortira toujours…Cassandra est plus sage, plus posée.

Film engagé, au ton très libre et traitant d’un sujet sensible, Spartacus et Cassandra n’élude rien des réalités avec lesquelles nous sommes confrontés tous les jours, notamment dans les grandes villes. Pour autant il ne se veut ni un film à thèse, ni un film jouant sur le sentimentalisme et sur le misérabilisme. Ce documentaire « coup de poing » n’a, de plus, rien de désespéré, même si on en sort un peu assommé. La fin du documentaire est à ce sujet éloquente. Les parents ne se supportant plus appellent leurs enfants au secours, par téléphone. Spartacus et Cassandra accourent une fois encore près d’eux, mais ils sont pourtant bien décidés à rester avec Camille pour redevenir des enfants…

Pistes de travail

Documentaire et fiction

Spartacus et Cassandra, c’est d’abord un titre, des prénoms. Des noms porteurs de mythes (sanglants). L’esclave rebelle qui défia Rome, et la belle prophétesse de malheurs, fille de Priam et d’Hécube, qui finit oubliée de tous. Des personnages donc, comme une invitation au voyage, à l’épopée, à la traversée d’espaces qui n’ont, hélas, rien de glorieux ici. Les noms, quelque anachroniques qu’ils soient, annoncent donc le drame sans âge, universel, ancien et moderne, des enfants abandonnés par leurs parents et des communautés errantes (les Roms en l’occurrence) rejetées de partout.
Adoptant le point de vue du frère et de la sœur éponymes, Spartacus et Cassandra est un documentaire poignant, sans souci didactique, qui se déroule comme une fiction. Sa structure est rectiligne, son histoire tortueuse. Le soin apporté aux textes (off), le portrait des « protagonistes » (volontairement énigmatique de Camille), les ellipses de la dramaturgie à rebondissements, véritables« montagnes russes » du récit auxquelles sont soumis Spartacus et Cassandra, sont autant d’artifices narratifs qui lui confèrent une puissante forme fictionnelle. Des forces contradictoires s’exercent sans cesse ; le but à atteindre est soumis à une rude intensité dramatique.

Dilemme

Des photographies et quelques phrases, litanie ou slam de la misère, résument d’abord la vie déjà bien remplie de Spartacus, préadolescent originaire de Roumanie. Les notes d’un accordéon tzigane planent alors gravement sur les images et la voix blanche du garçon. Les phrases sont courtes, l’émotion d’autant plus forte. On sait le sens de la complainte, le lien traditionnel entre les noirs récits et la musique chez les Roms. Et puis, des mots de Cassandra achèvent de planter sèchement le décor qui apparaît discrètement, sans complaisance (le cadrage est serré). Tout est pourtant bien là, réel, à la frange du sordide. Ce sont des détails de pavillons lépreux, des détritus, des braseros rouillés, un capharnaüm d’objets entassés, cassés, crasseux, comme autant de marqueurs de pauvreté de la communauté rom, dont sont issus les « héros » du film. Nous sommes passage Dupont à Saint-Denis, à deux pas du Stade de France. Là, les deux enfants vont devoir livrer une bataille épique, lutter, se révolter contre le sombre destin auquel les condamnent leurs parents, Ursu et Lamuia. Le combat est a priori déloyal, le dilemme trop grand pour la jeune fratrie : la loi du sang et de la chair face à la voix de la raison (et de l’amour par élection). La loi naturelle des sentiments filiaux, dont usent (et abusent) des parents – le père sur le mode compassionnel du chantage à l’émotion, la mère, elle-même plongée dans un grand désarroi moral, sur le ton douloureux de la plainte – contre la simple (mais puissante) tendresse d’une femme, grande sœur au grand cœur et mère d’adoption.

Tensions, peurs et culpabilité

Cette lutte des sentiments contradictoires est sujette à de multiples questionnements, peurs et remises en question chez Spartacus et Cassandra, tous deux fortement perturbés. Elle fait naître un sens des responsabilités hors d’âge pour des êtres encore enfants (sans doute l’anachronisme de leurs prénoms se trouve-t-il en partie ici). Le frère et la sœur sont amenés à être les parents de leurs propres parents. Ils en sont les interprètes. Ils constituent leur unique lien avec la société française à la marge de laquelle ils vivent. Ils les écoutent, les aident, les apaisent. Ils s’insurgent aussi, tentés qu’ils sont par ailleurs de continuer à leur appartenir, contre la déraison du père et ses projets chimériques de voyage, de travail. Et d’errance dans la rue, elle, bien réelle.
Face à ce rôle ingrat qui leur incombe et aux pressions des autres acteurs institutionnels (les services sociaux, la justice, l’école, mais aussi Camille elle-même), il y a le furieux, l’irrépressible sentiment de culpabilité. Cette détestation de soi de ne pas être à la hauteur des attentes des uns et des autres. La culpabilité (de l’abandon) du père prise sur soi, et la culpabilité de la faute envers des parents refusés, lâchés, abandonnés à leur misère. Et puis aussi la honte de l’échec (scolaire), de la relégation sociale stigmatisante dans laquelle Spartacus se sent maintenu. La sécurité, ou la normalité (être « comme tout le monde » et avoir un toit), reste le but ultime à atteindre – l’émerveillement gêné de Spartacus chez son copain Samuel indique d’ailleurs combien la question de l’habitat détermine notre rapport au monde et aux autres. Pour en supporter le manque, mais aussi l’état de tension permanente avec le père et le sentiment diffus de la traque (la police, les évacuations des campements), Spartacus pratique le slam, à la fois dérivatif, expression de soi, moyen de protection et d’épanouissement, domestication de sa colère. Cassandra lutte quant à elle avec fermeté, maturité même. Elle chante. Et mange des glaces – manière régressive de résister au douloureux passage de l’enfance à l’adolescence. Car, comme la fillette l’exprime elle-même dans sa chanson, la crainte (partagée avec son frère) est grande de se voir pris au piège d’une « maison/prison » qui les priverait de la vie nomade (synonyme de liberté, désirée et rejetée à la fois) avec leurs parents et leur communauté.

Camille et l’âge retrouvé

Heureusement, au milieu du chaos et de la confusion des sentiments, il y a un repère, un havre de paix, une fragile utopie. Il y a le chapiteau de Camille, la bonne fée de cette histoire qui tient aussi du « conte inversé », selon le mot du réalisateur. Pour parcellaire que soit sa présence, on la sait précieuse. Camille guide Spartacus et Cassandra dans le labyrinthe de leur existence (cf. l’image symbolique de Spartacus dans la forêt de bambous). Elle les assiste dans leurs rendez-vous avec les institutions ; elle suit leur scolarité, guide leurs choix, veille à leur éducation (le respect, les horaires…). Elle gagne patiemment leur amitié, et leur redonne confiance en eux. En un mot, elle préside à leur apprentissage de la vie. La jeune artiste les emmène une première fois en week-end dans son Perche natal. Là, le cadre s’élargit ; l’image desserre l’étau, annonce une ouverture, promet la délivrance. La caméra s’attarde sur des coins de nature, devient plus sensuelle, sensible aux éléments, aux couleurs, à la beauté du monde immense et radieux. Un autre horizon apparaît ; la renaissance semble possible. Plus tard, ce sera la colonie de vacances. Et puis l’achat par Camille et sa troupe d’une friche industrielle du côté de Nogent-le-Rotrou. Spartacus et Cassandra sont présents ; ils ont suivi Camille, et peuvent choisir leur chambre… Ils sont alors arrivés au terme d’un cheminement qui leur a permis de retrouver des « soucis » de leur âge. « La seule solution pour que je puisse vivre sans mes parents, déclare enfin Cassandra, c’est que mes parents puissent vivre sans moi. » À sa mère qui se dit battue par son père et qui la supplie au téléphone de la rejoindre, la fillette répond par la négative. Puis, le regard dans le vide, elle reste silencieuse. Des remords déjà, encore ?

Extrait du dossier pédagogique du réseau Canopé